Incendies dans les Landes : Le problème n'est pas le pin, c'est la sécheresse !

85% du massif landais est en monoculture de pin maritime, mais la science pointe surtout la sécheresse et l'âge des peuplements. Nématode confirmé, lagunes qui disparaissent, alios qui limite les choix : troisième volet de notre dossier sur l'avenir de la forêt des Landes.

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Forêt diversifiée à La Teste de Buch @Aqui.media
Forêt diversifiée à La Teste de Buch @Aqui.media

Quel avenir pour la forêt des Landes ? Un grand dossier Aqui

Depuis les feux de Saumos et Biscarrosse, le débat sur la monoculture de pin ressurgit. AQUI lance un dossier en six volets pour démêler les cinq vraies questions que ces incendies posent: science, économie, propriété, financiarisation, prévention.

Le problème n'est pas le pin, c'est la sécheresse !

Les mémoires girondines ont longtemps été marquées par le "grand incendie". Le 19 août 1949, un feu parti de Saucats tue 82 personnes, dans les communes de Cestas, Marcheprime, Mios et La Brède. C'est toujours, à ce jour, l'incendie le plus meurtrier de l'histoire forestière française. Le 22 juillet 2026, un feu repart quasiment du même secteur, à Saumos. Bilan provisoire : plus de 42 000 hectares brûlés, 220 000 à 260 000 personnes évacuées. Entre les deux, en 2022, Landiras et La Teste-de-Buch avaient déjà ravagé 32 000 hectares. Trois grands feux en soixante-dix-sept ans, presque toujours dans le même quart nord-ouest du massif.

Alors, le pin est-il coupable ? "Le problème n'est pas le pin mais la sécheresse", tranche Sylvain Delzon, directeur de recherche en écophysiologie à l'Université de Bordeaux, chercheur parmi les plus cités au monde selon Clarivate. Une phrase qui mérite d'être prise au sérieux, mais qui ne dispense pas d'examiner ce que dit vraiment la science sur la structure du massif.

Pin maritime en monoculture : 85% du massif landais

Le massif landais couvre aujourd'hui environ 970 000 hectares, dont 85% en monoculture de pin maritime, selon l'Inrae. Une seule essence, des arbres du même âge, plantés en rangs serrés, récoltés au bout de 35 à 60 ans selon l'itinéraire de gestion. Ce choix agronomique est efficace pour la productivité. Il a aussi un revers directement lié au risque incendie : quand un feu démarre dans ce type de peuplement, il trouve devant lui un combustible presque continu, sans rupture pour freiner sa progression.

Après les incendies de 2022, une mission d'expertise conjointe Inrae-ONF a modélisé l'extension des zones à risque à l'horizon 2050. Le secteur situé entre Bordeaux et le bassin d'Arcachon, celui-là même où le feu de Saumos s'est propagé cet été, y figurait parmi les zones où le risque projeté était le plus élevé. La prévision s'est vérifiée avant même d'être discutée publiquement.

Nématode du pin : une menace désormais confirmée dans les Landes

Le débat sur la diversification vient de perdre son caractère hypothétique sur un point précis. Longtemps présenté comme un risque "à horizon 2030", le nématode du pin, ver microscopique responsable de mortalités massives au Portugal depuis 1999, a été détecté pour la première fois sur le sol français le 3 novembre 2025, à Seignosse, dans les Landes. Une nouvelle détection de némapodes a été confirmée le 17 mars 2026. Une zone tampon de 36 000 hectares forestiers, répartie sur 56 communes et concernant plus de 6 400 propriétaires, est aujourd'hui sous surveillance renforcée. Il n'existe à ce jour aucune variété de pin résistante disponible en Europe. Ce n'est plus un scénario de recherche, c'est une réalité sanitaire qui poussera à diversifier.

Diversification forestière : la position de l'Inrae et du CNPF

Aucun institut scientifique sérieux ne défend l'éradication du pin maritime, indispensable à toute une filière économique. Christophe Plomion, directeur de l'unité de recherche Biogeco à l'Inrae Bordeaux, chercheur cité plus de 17 000 fois, plaide pour une diversification ciblée plutôt que générale : renforcer les formations d'aulnes et de peupliers noirs le long des cours d'eau, préserver des îlots de chênes, moins inflammables que le pin maritime dans les conditions sèches. L'objectif affiché par l'Inrae n'est pas de remplacer le massif, mais de le "sortir progressivement de la monoculture" en préservant les zones humides, en augmentant la part de feuillus et en variant l'âge des peuplements pour casser la continuité du combustible.

Zones humides, la moitié disparue en 30 ans

Ces zones humides que Plomion appelle à préserver ne sont pas une abstraction. Le massif landais abrite 2 432 lagunes répertoriées, selon la thèse de référence de Léa Bussière (Université Bordeaux-Montaigne, 2022), qui synthétise l'ensemble des inventaires menés depuis le premier recensement de 1979. Ces dépressions naturelles, alimentées par les pluies et la nappe phréatique, n'ont rien à voir avec les lagunes méditerranéennes : ce sont des milieux acides, pauvres en nutriments, qui abritent des espèces protégées comme le faux cresson de Thore ou la leucorrhine à front blanc, dont la région accueille la plus grande population française.

Lagune dans la Forêt des Landes
Lagune dans la Forêt des Landes

Le problème, c'est que la moitié de ces lagunes a disparu au cours des trente dernières années, essentiellement à cause de la baisse du niveau de la nappe phréatique. C'est un indicateur direct, et local, du stress hydrique que subit le massif, cohérent avec ce que dit Sylvain Delzon sur la sécheresse comme facteur central plutôt que secondaire. Un programme départemental, porté par le Département des Landes depuis 2011 avec l'Agence de l'eau Adour-Garonne, tente d'enrayer cette dégradation, mais le constat reste partagé par l'ensemble des acteurs du massif : sans eau, il n'y a pas de diversification possible, pin ou pas pin.

L'âge des peuplements compte autant que l'essence

Sylvain Delzon insiste sur un paramètre trop souvent oublié dans le débat : l'âge du peuplement compte au moins autant que l'essence. Un pin maritime adulte s'élague naturellement, sa canopée grimpe à 10-15 mètres, un feu de surface le traverse sans embraser la cime. Dans un jeune peuplement de 10 à 15 ans, les branches basses sont à hauteur d'homme : le feu grimpe directement dans la couronne. Or le cycle de récolte s'est nettement raccourci depuis un siècle, passant de 90 ans à l'époque du gemmage à 35-50 ans aujourd'hui, avec des recherches en cours pour le réduire encore. Le massif s'est donc mécaniquement rajeuni, et fragilisé, indépendamment de tout débat sur l'essence plantée.

Pourquoi autant de pins maritimes dans les Landes ?
Pourquoi autant de pins maritimes dans les Landes ?

L'alios, la contrainte de sol qui freine la diversification

Diversifier n'est pas aussi simple qu'un remplacement d'essence à essence. Une grande partie du massif landais repose sur l'alios, une couche dure et imperméable qui se forme dans les sols sableux acides, crée une nappe perchée en hiver et limite l'enracinement de nombreuses espèces. Le pin maritime s'y adapte particulièrement bien. Ce n'est pas qu'un slogan de la filière : c'est une contrainte pédologique documentée, qui explique pourquoi on ne peut pas transformer l'ensemble du massif en forêt de chênes, même en le souhaitant.

Le rapport 2022 du CRPF Nouvelle-Aquitaine sur la diversification post-incendie le formule avec honnêteté, sans céder à l'optimisme facile : la différence de croissance entre pin maritime et essences feuillues est très forte, la gestion des grands herbivores et de la concurrence en sous-bois complique l'installation des jeunes feuillus, et les gains espérés en biodiversité comme en protection sanitaire ne sont pas encore pleinement démontrés.

Alios des Landes : couche dure et imperméable (noire sur l'image)
Alios des Landes : couche dure et imperméable (noire sur l'image)

200 000 hectares de feuillus déjà présents dans le département des Landes

Le massif n'est d'ailleurs pas aussi homogène qu'on le pense. Un comptage cité lors des ateliers d'échange du Département des Landes évalue à environ 200 000 hectares la surface de feuillus déjà présente, bords de rivières compris. Des habitants et forestiers de terrain relèvent aussi qu'une lisière de feuillus limite la progression de la chenille processionnaire, une vraie barrière sanitaire. À l'inverse, les tentatives de diversification par l'eucalyptus, testées localement pour la pâte à papier ou la biomasse, sont jugées décevantes sur le terrain : "ça stagne", résume un intervenant de l'atelier de Morcenx.

La science ne dit donc ni "le pin est innocent" ni "il faut tout arracher"

Les scientifiques préconisent plutôt de :

  • diversifier où le sol le permet,
  • préserver les zones humides qui reculent déjà,
  • allonger les cycles de récolte quand c'est possible,
  • et cesser de traiter la sécheresse comme un simple facteur aggravant secondaire alors qu'elle est, de l'avis même des chercheurs les plus cités sur le sujet, la cause centrale.

Prochain article de ce dossier : le poids économique réel de la filière bois-papier, et pourquoi aucune alternative crédible au pin maritime n'existe aujourd'hui à cette échelle industrielle.


Sources

  • Sylvain Delzon, directeur de recherche en écophysiologie, Université de Bordeaux, entretien Sud Ouest, juillet 2026
  • Christophe Plomion, directeur UMR Biogeco, Inrae Bordeaux, cité dans La Gazette des Communes, 29 juillet 2026
  • Inrae/ONF, mission d'expertise post-2022 sur l'extension des zones à risque incendie à l'horizon 2050
  • CRPF Nouvelle-Aquitaine, Diversification et reconstitution post-incendie, rapport 2022
  • INRAE, Le massif des Landes de Gascogne à l'horizon 2050, étude prospective
  • Anses, "Le nématode du pin, un danger pour les conifères", point de situation, novembre 2025 et mars 2026
  • DRAAF Nouvelle-Aquitaine, point de situation nématode du pin, foyer de Seignosse
  • Wikipédia, "Incendie de 1949 dans la forêt des Landes"
  • Sciences et Démocratie, comparatif incendies 2026/1949
  • Atlas des paysages des Landes, Département des Landes, "Paysage et forêt, les enjeux exprimés par les habitants"
  • Dossier AQUI sur l'Avenir de la forêt des Landes :
  • Article 1 : Comment Napoléon III a fabriqué une forêt industrielle ?
  • Article 2 : Qui possède vraiment la forêt des Landes ?